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Christian Estrosi : "La sécurité du XXIème siècle allie l’humain à la technologie".

Dernière mise à jour : sept. 6

Par César Abat


Ce n’est pas qu’en apparences que la France connaît une dégradation de sa situation sécuritaire, la rendant à la merci des violences interpersonnelles. En effet, selon la Direction Centrale de la Police Judiciaire, l’indice du taux de criminalité aurait été multiplié par quatre entre 1949 et 2015. 70% des Français éprouveraient occasionnellement un sentiment d’insécurité et près de 19% en souffriraient régulièrement. Si les données relatives au sentiment d’insécurité relèvent de la subjectivité des sondés, elles ne sont pas moins révélatrices de la situation sécuritaire en France.


Pour contrer ce défaut de civisme, certains responsables politiques Français, dont Christian Estrosi, se sont tournés vers la technologie afin de rendre plus ergonomiques les moyens de maintien de l’ordre dans l’espace public.


Si Monsieur Estrosi n’a pas souhaité communiquer de chiffres quant aux types d’infractions sanctionnées par vidéosurveillance, les infractions routières semblent les plus verbalisées par ce type de moyen.

Christian Estrosi - Twitter

Les avantages d'un recours à la technologie sont nombreux : en plus d’être dissuasives, les nouvelles technologies apportent une aide sans précédent aux enquêteurs dans la résolution des affaires pénales.


Reste cependant la crainte des dérives autoritaires, l’usage des nouvelles technologies par certaines dictatures animant la hantise de nombreux concitoyens Français. Entre Crédit Social Chinois et espionnage des journalistes, les nouvelles technologies peuvent constituer une arme redoutable contre les droits et libertés fondamentales. Mais comme le rappelle Monsieur Estrosi dans cette interview, il appartient au législateur de prévenir toutes les dérives dont pourraient faire objet les nouvelles technologies au service de la sécurité.



Préconisez-vous le déploiement des technologies tel que, l’intelligence artificielle, la reconnaissance faciale, les drones et la vidéo surveillance sur le territoire national ?


Christian Estrosi, Maire de Nice, Président de la Métropole Nice Côte d’Azur, Président délégué de la région Provence- Alpes- Côte d’Azur : « A l’aube du XXIème siècle, la sécurité n’est pas une opposition entre moyens humains et technologiques. La sécurité du XXIème siècle allie l’humain, que jamais rien ne remplacera, à la technologie qui permet d’agir plus vite et mieux. Notre pays, au même titre que les grandes démocraties, est en guerre. Et dans cette guerre, nos ennemis utilisent tous les moyens à leur disposition parmi lesquels la technologie. Pourquoi devrions-nous nous passer des outils qui nous permettent de mieux sécuriser nos rues ? La question ne se pose pas lorsqu’il faut utiliser l’intelligence artificielle ou des machines pour soigner, opérer. Pourquoi se pose-t-elle lorsqu’il s’agit de nous protéger ? »



Technologies et Police Physique


Selon vous-est-il plus rentable d’un point de vue financier et d’efficience de déployer ces « nouvelles technologies » ou de conserver les forces de police classiques ?


« Là encore, cette opposition n’a pas lieu d’être. Je préfère parler de coût global en matière de sécurité plutôt que de distinguer les moyens humains des moyens technologiques. Si la police municipale de Nice est la première de France, c’est parce que les 550 femmes et hommes qui la composent sont équipés des meilleurs outils (pistolet semi-automatique 9mm, pistolet à impulsions électriques…) et assistés des technologies les plus performantes en matière de sécurité (3600 caméras de vidéoprotection, 1200 boutons d’alerte dans les commerces, près de 200 bornes d’appel d’urgence…) L’un ne va pas sans l’autre, la sécurité est un tout. Le 29 octobre 2020, notre ville a été attaquée en plein cœur lors de l’attaque terroriste de la Basilique Notre-Dame. Et si la police municipale est parvenue à neutraliser le terroriste en moins de 4 minutes, c’est parce que l’ensemble des acteurs et des outils de notre police municipale ont permis une action rapide, proportionnée et efficace. »


Pensez-vous que la technologie puisse remplacer la présence des forces de police sur le terrain ?


« Rien ne remplacera jamais l’homme sur le terrain. La relation entre le policier et l’habitant est capitale. Elle permet de rassurer et d’anticiper certaines problématiques. A Nice par exemple, j’ai demandé il y a maintenant quatre ans de revoir le système d’équipages. Une réorganisation a permis de mettre plus de 40 patrouilles par jour sur le terrain contre une vingtaine auparavant. La police Municipale de Nice est visible dans chaque secteur de la ville, à toute heure du jour et de la nuit. A cheval, en voiture, en VTT, en bateau, dans les parcs et jardins, la Police Municipale est au plus près des niçoises et des niçois pour leur sécurité. Cette réorganisation a permis d’obtenir des résultats exceptionnels. »


Les missions de la police de demain ne changeront pas assurer la protection des biens et des personnes. Ce qui changera, en revanche, c’est la façon d’appréhender les missions en particulier par la mise à disposition d’outils technologiques innovants et probablement prédictifs.

Quel rôle jouera selon vous « la police de demain » ?


« A travers les siècles, la police a toujours joué le même rôle : protéger les populations notamment les plus vulnérables et faire respecter l’ordre Républicain. Les missions de la police de demain ne changeront pas assurer la protection des biens et des personnes. Ce qui changera, en revanche, c’est la façon d’appréhender les missions en particulier par la mise à disposition d’outils technologiques innovants et probablement prédictifs.


Le champ des compétences de la Police, qu’elle soit Nationale ou Municipale, évolue avec le temps. Qui aurait pu penser il y a 50 ans la nécessité de créer une police de l’Internet comme le système Pharos. D’autres réflexions seront menées pour adapter au mieux la sécurité de demain :


  • Quel rôle jouera le citoyen dans sa propre sécurité et dans sa collaboration avec les services de police ? Aux USA par exemple il existe des « Police Citizen Volunteers » à l’image de nos réservistes gendarmerie : Citoyen le jour - policier le soir.

  • Dans la prévention de la délinquance et dans la vision du policier chez les jeunes. La présence d’un policier (d’un représentant de l’ordre plus généralement) au sein d’un établissement d’enseignement représentera sans nul doute un moyen de parvenir à changer les rapports entre policiers et adolescents. C’est ce que nous avons déjà mis en place à la ville de Nice avec la présence d’un policier municipal non armé dans une vingtaine d’écoles élémentaires

  • Dans l’établissement de nouvelles collaborations entre les partenaires publics et privés

  • Dans la capacité à lutter contre la cybercriminalité

  • Dans la répartition des missions entre l’éventuelle participation citoyenne, la sécurité privée, les polices locales »

Image Nice.fr

Cohabitation entre technologies et respect de la vie privée


Comment cohabiteront ces technologies avec le respect de la vie Privée ?



« La sécurité est un sujet trop important pour laisser certaines personnes lancer des anathèmes sur le non-respect de la vie privée. Non, la technologie au service de la sécurité ne bafoue pas les libertés individuelles ni la vie privée. J’invite celles et ceux qui pensent le contraire à se rendre dans notre Centre de Supervision Urbain. Ils verront par eux-mêmes qu’il existe des règles en France en matière de sécurité et que nous respectons ces règles. Les agents n’ont pas l’autorisation de zoomer sur les individus sans raisons valables, les caméras floutent automatiquement toutes les parties privées. La France est une grande démocratie qui protège ses concitoyens. Les garde-fous sont nombreux pour permettre de respecter les libertés individuelles et la vie privée. Tout est une question de bornes, de frontières. C’est aux législateurs de fixer le cadre de l’utilisation de ces technologies. »


Quels sont aujourd’hui les obstacles que l’on peut rencontrer dans la démarche de transition technologique en matière de sûreté ?


« En France, les lois qui régissent, aujourd’hui, le cadre technologique, lié à la sécurité ou pas, datent de 1978. La loi informatique et libertés sur laquelle se base notamment la CNIL pour valider ou non les propositions d’évolutions technologiques en matière de sécurité date d’une époque ou les téléphones portables n’existaient pas. Aujourd’hui cette loi est obsolète, elle n’est plus en adéquation avec la société française du XXIème siècle. Il est indispensable que le législateur dépoussière cette loi. Actuellement vous débloquez votre smartphone grâce à la reconnaissance faciale. Mais il est impossible d’utiliser la reconnaissance faciale pour sécuriser nos concitoyens. Où est la logique ? Le livre blanc de la sécurité, remis au gouvernement par deux députés fin 2020, soulignait le besoin urgent de faire évoluer les lois. La loi de sécurité globale, voté au Sénat et à l’Assemblée Nationale, allait dans ce sens et devait permettre de faire des avancées en matière de sécurité et de technologie. Elargissement des compétences des polices municipales, utilisation des drones… Cette loi a été censurée par le Conseil Constitutionnel. Il faut désormais cesser avec cette pensée arriérée selon laquelle la technologie au service de la sécurité nuit aux libertés individuelles. C’est aux parlementaires désormais de faire avancer les choses. »


La loi informatique et libertés sur laquelle se base notamment la CNIL pour valider ou non les propositions d’évolutions technologiques en matière de sécurité date d’une époque ou les téléphones portables n’existaient pas. Aujourd’hui cette loi est obsolète, elle n’est plus en adéquation avec la société française du XXIème siècle. Il est indispensable que le législateur dépoussière cette loi.

Utilisez-vous l’intelligence artificielle pour assister les agents de police chargés du visionnage des bandes ?


« Bien évidemment que nous utilisons l’intelligence artificielle pour protéger les niçoises et les niçois. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle permet des choses formidables et vous permet dans votre vie personnelle de gagner du temps et d’être plus efficace. Pensez-vous que nous avons au Centre de Supervision Urbain un agent derrière chacune des 3.600 caméras de la ville ? C’est utopique de penser cela. En revanche, nous avons des logiciels permettant de remonter, en temps réel, des informations. Je pense par exemple à un colis abandonné ou l’alerte est donnée, je pense à ce logiciel qui permet de classifier les véhicules selon leur couleur ou leur plaque d’immatriculation. Enfin, et c’est une nouveauté que nous venons de présenter, je pense à ce logiciel que notre service informatique a mis en place pour la détection des dépôts sauvages. L’intelligence artificielle n’est pas un gros mot, elle est un outil performant permettant à notre Police Municipale d’être plus efficiente et plus réactive. »


Les effets de la vidéo surveillance sur la criminalité


Avez-vous noté une baisse de la délinquance sur votre circonscription depuis l’installation des caméras ?


« Il ne se passe pas une semaine à Nice ou nous ne recevons pas un courrier de riverains ou de comité de quartier demandant l’installation dans leur rue d’une caméra de vidéoprotection. Il ne se passe pas un jour à Nice ou le Procureur de la République ne fait pas appel aux images de vidéoprotection de la Ville de Nice pour apporter des preuves irréfutables pour une affaire. Et c’est même mieux que cela puisqu’en 2020, plus de 1.700 réquisitions judiciaires ont été faites par le Procureur. C’est 5 demandes par jour ! Depuis 2010, plus de 10.000 réquisitions judiciaires sont arrivées sur le bureau du Directeur de la Police Municipale. Et quand on sait, qu’en moyenne, entre 3 et 4 personnes sont interpellées pour une réquisition, cela fait plus de 30.000 individus interpellés en 10 ans grâce aux images de vidéoprotection de la ville de Nice. Personne n’aurait retrouvé le commando qui a assassiné en 2014 Hélène Pastor. C’est grâce aux caméras que la Police Nationale a pu remonter la trace des tueurs. Depuis le taxi qui les avait déposé devant l’hôpital l’Archet, jusqu’à leur hôtel dans lequel des traces ADN ont été retrouvées. »


En est-il de même pour les quartiers sensibles ?


« Cette réalité de l’efficacité de la vidéoprotection n’a pas de frontière. Que l’on se trouve sur le bord de mer, sur les collines niçoises ou dans les quartiers, les caméras de vidéoprotection sécurisent la population et participent à l’élucidation des affaires. Je rappelle qu’il y a plusieurs années, Nice était tristement célèbre pour être le théâtre des vols à la portière. Des violences extrêmes commises aux abords des quartiers sensibles. Cette pratique a été stoppée grâce notamment aux caméras de vidéoprotection qui ont permis de remonter les filières et d‘apporter des preuves irréfutables devant les tribunaux. »


Selon certaines recherches, la vidéo surveillance ne supprime pas la délinquance ni la criminalité mais ne ferait que la délocaliser, que pensez-vous de cette affirmation ?


« Mais sur quels chiffres se basent ces analyses ? Je le déplore, mais depuis plusieurs années les Préfectures ont stoppé la publication des chiffres liés à la délinquance. Comment pouvons-nous, de ce fait, affirmer que la délinquance s’est délocalisée ? En revanche, je peux parler de ma ville et les chiffres sont là. Plus de 5.700 interpellations en 2020 pour notre Police Municipale par rapport à 2019. +100 % d’interpellations dans la lutte contre les stupéfiants, +213% dans la lutte contre les dépôts sauvages … Voilà la réalité. Maintenant, nous pouvons toujours faire mieux et pour cela il faut donner aux maires, aux acteurs de terrain, les pouvoirs nécessaires pour parfaire la sécurisation de nos rues.


Sociétés de sécurité privées et sûreté nationale


Peut-on envisager la sous-traitance de la vidéo surveillance à des sociétés de sécurité privées tel qu’on l’observe dans certains pays ?


« Il ne peut y avoir aucune hésitation sur cette question. La gestion de la voie publique en matière de sécurité est et doit rester la prérogative d’une action policière et donc de l’Etat et des collectivités. C’est le principe même d’une démocratie. En revanche, sur certains secteurs, je pense notamment aux résidences privées, aux bailleurs sociaux… la question peut se poser. A partir du moment où la police ne peut pas se rendre sans raisons dans une propriété privée, la question de la sécurité devient l’affaire de toutes celles et ceux qui vivent ensemble sur cet espace privé. Des règles existent, fixées la aussi par la CNIL, et si cette sécurisation privée permet d’aider les forces de l’ordre dans leur travail et si elle permet de sécuriser les lieux, alors oui il faut y penser avec sérieux. »


Avec la création du CNAPS (le conseil national des activités privées de sécurité), pensez-vous qu’il soit envisageable de remplacer les agents de police par des agents de sécurité privée, et y seriez-vous favorable?


« Non. Il faut cependant envisager le continuum de sécurité et permettre à des agents de sécurité de pouvoir prendre place dans des missions de gardes statiques notamment mais également de surveillance d’événements dans des lieux à contrôle d’accès. »


Par César Abat.