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Légaliser le cannabis: une urgence contemporaine face à une hypocrisie dépassée.

Alan Lavenan

Etudiant en droit

Membre de Ligere.fr


Depuis le 1er septembre 2020, l'amende forfaitaire de 200 euros pour consommation de stupéfiant s'est vue être généralisée sur l'ensemble du territoire. Cette mesure qui se veut avoir pour intérêt d'alléger le volet judiciaire de la répression contre les stupéfiants est pourtant bien loin de faire l'unanimité. Au contraire, elle a même suscitée bon nombre de contestations, voir de l'incompréhension dans un climat social déjà bien échauffé.


L'incompréhension oui, car depuis une dizaine d'années maintenant, les appels aux hautes sphères pour une légalisation du cannabis récréatif se multiplient. En juin dernier déjà, une tribune dans L'Obs portée par un collectif 70 médecins, élus et économistes interpellait le gouvernement sur l'urgence et les avantages de la légalisation du cannabis. Dernièrement, c'est Arnaud Robinet, maire LR de Reims qui s'est adressé au Premier ministre pour lui demander un véritable débat sur les conséquences d'une légalisation, ainsi que des expérimentations locales.


La réponse du gouvernement est claire. Lundi 14, M. Darmanin, droit dans ses bottes, lui répond haut et fort, dans une interview qu'il accorde au journal L'Union, qu'il ne légalisera pas « cette merde ». Monsieur le ministre de l'Intérieur a peut être oublié que l'alcool tue chaque année 41 000 personnes en France, le tabac 73 000 (1), et que ces deux dernières substances, sont encore et jusqu'à preuve du contraire, des drogues. Encore une fois, la rigueur et la sévérité sont de mise. Une politique pénale austère, rétrograde, qui se place dans la continuité de la tradition française en matière de tabous : faire fi la logique et punir.


Ligere se propose d'aborder le sujet avec un regard objectif. Quelles sont les chiffres, les données ? Dans le contexte de la crise sanitaire actuelle et dans la perspective de faire face aux difficultés économiques qui en découleront, la légalisation pleine et entière de la consommation du cannabis en France est-elle réellement une hérésie ?


Avant tout, il faut rappeler que la France est le pays d'Europe avec la plus forte consommation de cannabis. Paradoxal, quant-on sait que c'est aussi le pays avec la politique pénale la plus restrictive sur le sujet. En effet, que ce soit l'Allemagne, le Danemark, l'Espagne, le Royaume-Uni, le Portugal, l'immense majorité de nos voisins européens ont depuis longtemps dépénalisés la consommation de cannabis.


"Une politique pénale austère, rétrograde, qui se place dans la continuité de la tradition française en matière de tabous : faire fi la logique et punir".

Mais alors, pourquoi la France s'entête-t-elle seule dans ce raisonnement ? Demeure-t-il toujours des raisons, des avantages à la pénalisation de la marie-jeanne ?

L'amende forfaitaire généralisée mise en place récemment permet, peut être, d'alléger le volet judiciaire de la répression. Reste encore que pour être efficace, elle se doit d'être systématiquement payée, ce qui est en pratique loin d'être établi. Il faut aussi mettre de côté l'argument tendancieux, et surtout non vérifié qui veut que la dépénalisation du cannabis aurait tendance à augmenter la vente de drogues dures. Ces drogues là, plus dures d'accès, plus dures à produire, attirent beaucoup moins de consommateurs. En revanche, il reste vrai que le trafic de stupéfiant est bel et bien, dans bon nombre de quartier en France, l'unique économie locale, le seul moyen de subsister pour beaucoup de familles.


Dans l'hypothèse d'une dépénalisation, comment pallier la fracture économique qui naîtrait alors ?


Chaque année, c'est environ 568 millions d'euros (2) qui sont utilisés dans les services publics de la justice et de la police pour lutter contre le trafic de stupéfiant. Un budget qui, dans un futur post-dépénalisation, pourrait tout à fait être réinjecté dans l'économie de ces quartiers. Un budget aujourd'hui jeté par les fenêtres, lorsque l'on sait que cette répression n'a que pour objectif d'alimenter la politique du chiffre. Notons aussi que seul 2% des infractions liées aux stupéfiants sont relatives au trafic en lui même (Observatoire français des drogues et des toxicomanies), tandis que 85% de celles-ci concernent les simples consommateurs.


Une guerre incompréhensible, qui monopolise excessivement les forces de l'ordre, sanctionne massivement les consommateurs, et surtout, qui n'a d'autre effet que d'exacerber les tensions entre la police et les citoyens.


Économiquement parlant, la démarche du gouvernement relève aujourd'hui d'un esprit de conservatisme des plus aberrants. On le sait déjà, les retombées économiques liées à la secousse du Covid-19 seront terribles à supporter. Et tandis que le monde entier rentre graduellement dans une des plus graves récession de son histoire, toutes les données indiquent clairement que la légalisation du cannabis permettrait de faire rentrer entre 2 et 2,8 milliards d'euros par an dans les caisses de l’Etat. Entre 30 000 et 80 000 (2), c'est le nombre d'emplois que la légalisation de ce produit pourrait créer en France. Une aubaine à saisir, un filon à exploiter, et certainement pas une option que l’Etat peut se permettre de laisser passer sous couvert de santé publique.


Venons-en, justement, à la question de la santé publique. Ce n'est un secret pour personne : oui, la cannabis est nocif pour la santé. Même s'il est difficile de trouver des statistiques exactes sur le nombre de décès causés directement par la consommation de cannabis, reste encore qu'il demeure nettement moins létal que l'alcool ou le tabac. Pour M. Darmanin, le cannabis, c'est de la merde et à ce titre, le cannabis, ne doit pas être légalisé. En voilà une argumentation objective, indémontable, sans aucun doute, et qui date (comme il l'affirme lui même) des années 80 !


Une bonne politique pénale, Monsieur le ministre de l'Intérieur, se doit de respecter les valeurs du temps présent. Comment peut-on de nos jours estimer qu'un consommateur de cannabis court plus de risque en achetant le dit stupéfiant dans un cadre légal que dans la rue ? C'est à dire, dans un cadre où l'on lui assurerait une meilleure qualité, de plus amples connaissances, et un véritable contrôle du produit. Comment y préférer le choix de l'hypocrisie, de la violence ?


Le résultat de la politique répressive menée depuis des décennies se solde dans un constat d'échec flagrant. Un résultat qui n'empêche pourtant pas le gouvernement actuel de vouloir, semble-t-il, ironiquement s'y enliser. Légaliser le cannabis, c'est aussi arrêter tout net d'investir l'argent public dans le marché de la violence. Légaliser le cannabis, c'est encore favoriser une véritable prévention et un meilleur contrôle des produits. Légaliser le cannabis, ce n'est pas ensauvager la société, c'est y instaurer un climat de paix.


(1) :https://www.nouvelobs.com/societe/20190619.OBS14590/l-appel-de-70-medecins-elus-economistes-pourquoi-nous-voulons-legaliser-le-cannabis.html


(2):https://www.europe1.fr/societe/les-arguments-deconomistes-pour-la-legalisation-du-cannabis-3905608


Alan Lavenan.


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