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Laïcité : pour un État éminemment civil, positif et humain.

Mis à jour : juil. 14

Par Paul Klotz & Anne-Charlotte Hoyé


Si la laïcité occupe une place presque sacrée dans le débat public, il est cependant rare que le responsable politique s’épanche sur les détails que revêt le principe, tant chacune de ses interprétations dissimule un déferlement potentiel de polémiques. Mais un constat fait paradoxalement l’unanimité au sein de la classe gouvernante : la laïcité est un acquis inébranlable qui participe du particularisme français et lie la communauté des citoyens à l’humanisme fondateur de la République.


Dessin de presse de "AUREL" pour Le Monde

La laïcité : un pilier vital mais impopulaire.


Malgré un ancrage fort de la laïcité dans le paysage politique français, beaucoup furent surpris de voir qu’un sondage réalisé à la demande du Comité Laïcité République au cours du mois de mars marquait un infléchissement de l’opinion publique au détriment du principe. L’étude, conduite par l’IFOP, révèle notamment que la population scolarisée dans le secondaire porte une vision “inclusive” de laïcité confondue majoritairement avec le principe de neutralité de l’Etat et qu’une majorité des lycéens sont aujourd’hui favorables au port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires publics (52%).

Ce même sondage met aussi en lumière un infléchissement de l’opinion à propos du “droit au blasphème”. Bien que ce droit soit acquis depuis plus d’un siècle, avec les limites d’injures qu’il comprend, les lycéens contestent en majorité (52%) la liberté de se montrer irrespectueux vis-à-vis d’une religion et de ses dogmes. Un clivage qui s'illustre particulièrement entre les élèves musulmans, dont 78% s’opposent à ce droit, contre 45% pour ceux issus d’une minorité catholique et 47% pour les élèves sans religion.


Les résultats du sondage montrent enfin, sans grand étonnement, que les lycéens sont moins enclins à soutenir la publication de caricatures de personnages religieux dans les journaux (49% contre 59% chez l’ensemble des français). Une opposition qui se manifeste, toujours d’après l’étude, davantage chez les élèves se disant “religieux”.


La laïcité, postulat bâtisseur de la République française, semble donc inexorablement questionnée. Sans préjuger des effets d’une telle remise en cause sur la cohésion sociale, il apparaît essentiel de rappeler au plus grand nombre les contours que revêt le principe, ainsi que ses effets vertueux sur l’ensemble de la société.


Comprendre la laïcité, cet objet politique non identifié.


Entendue comme le droit qu’a chacun de pratiquer la religion de son choix, la laïcité garantit le libre exercice des cultes et la liberté de religion, mais aussi la liberté vis-à-vis de la religion. Dans cette perspective, personne ne peut être contraint au respect de dogmes ou prescriptions religieuses. La laïcité entend ainsi aspirer à une “religion de Paix”, et constitue l’un des fondements de la République française "indivisible, laïque, démocratique et sociale".


La loi de 1905 de séparation des Églises et de l'État, en assurant la neutralité de l’Etat constitue la clé de voûte de la laïcité en France et maintient l’obligation qu’à l’Etat de ne pas intervenir dans les convictions de chacun. Concrètement, elle proclame en son article 2 que la République “ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte”. Ce texte, placé incessamment sous le feu des critiques, avait à l’origine vocation à obérer la puissance du clergé, dans une IIIème République aux prises avec des normes sociales excessivement conservatrices, héritées de l’influence de l’institution catholique sur le Second Empire.


Pour comprendre le projet républicain dans lequel s’inscrit la consécration de la laïcité, il nous faut se référer aux discours de Léon Gambetta, l’un des premiers penseurs de la loi de 1905, qui disparut avant de la voir entrer en vigueur. Dans une adresse au peuple de Belleville, le 23 avril 1875, ce brillant penseur déclamait :


“Nous voulons que cette République [...] ramène la France dans ses véritables traditions en assurant les conquêtes et les principes de 1789 et au premier rang de tous, le principe suivant lequel la puissance publique doit être affranchie dans son domaine et l’État doit être laïque. J’entends par là un État qui au-dedans comme au dehors aura ce caractère éminemment civil, positif, humain, des principes contenus dans l’immortelle Déclaration des droits qui forme la base de notre droit public depuis quatre-vingts ans […]. Les affaires religieuses sont affaire de conscience et par conséquent de liberté [...]. Nous ne sommes pas des théologiens, nous sommes des citoyens, des républicains, des politiques, des hommes civils : nous voulons que l’État nous ressemble et que la France soit la nation laïque par excellence. C’est son histoire, c’est sa tradition, c’est son caractère entre tous les peuples, son rôle national dans le monde. Toutes les fois qu’on a agi autrement, toutes les fois qu’on l’a fait servir aux desseins d’une secte religieuse quelle qu’elle soit, elle a dévié, elle s’est déprimée et affaissée, et toujours de grandes chutes ont correspondu dans notre histoire à ces grandes erreurs [...]. Je […] le répète, ce que nous voulons c’est la liberté partout et en premier lieu la liberté de conscience assurée pour tous : mais avant tout, par-dessus tout, nous considérons que la mise en œuvre de la liberté de conscience consiste d’abord à mettre l’État, les pouvoirs publics en dehors et au-dessus des dogmes et des pratiques des différentes confessions religieuses, à mettre la France à l’abri aussi bien des empiètements du sacerdoce que de l’empire. C’est là le commencement et la fin de la liberté civile, qui engendre la liberté politique.”


La laïcité concourt donc à la promesse d’une société, posée par l’article premier de la déclaration des droits de l’homme de 1789, où tous les citoyens seraient égaux en droits et dans laquelle toutes les discriminations liées à la croyance ou les convictions individuelles seraient interdites. Elle a ainsi vocation, dans la conception républicaine, à renforcer la fraternité entre les citoyens, en faisant valoir “ce qui les rassemble” dans l’espace public et en laissant au dehors “ce qui les divise”, dont la religion.

Mais ce respect général de la liberté de conscience permet encore de prévenir l’établissement d’une hiérarchie entre les croyances. En respectant la laïcité, l’État s’érige comme le garant de la liberté de croire et de la liberté des cultes, principes fondamentaux protégés par les droits de l’homme tant dans la Déclaration de 1789 que dans la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme, qui dispose en son article 9 que “toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion”.


La laïcité veille enfin au respect du pluriculturalisme, condition du “bien vivre ensemble”. Loin de promouvoir l’uniformité des pensées, le principe traduit davantage une recherche d’émancipation du citoyen, libre d’exercer son esprit critique à l’abri des dogmatismes auxquels il n’aurait pas consenti. A cet égard, la laïcité s’avère être une conquête de soi sur soi-même. Suivant le mot de l’historien Claude Nicolet, « la laïcité doit pénétrer les esprits et débusquer les dogmatismes jusqu’au cœur de chaque individu, par une discipline permanente. Le respect de soi-même peut seul enseigner le respect des autres ».

1843 - Henri Frédéric Schopin  (1804–1880)
Le divorce de l'impératrice Joséphine, réprouvé par le clergé mais effectué par un État civil indépendant.

La liberté d’expression, déclinaison salutaire de la laïcité.


La conception française de la laïcité emporte un certain nombre de conséquences qui, si elles étonnent parfois depuis l’étranger, contribuent pour autant à fixer notre identité politique. Parmi celles-ci, la protection de la liberté d’expression et l’une des plus belles et des plus nobles. Les débats ayant fait suite à l’attentat visant Samuel Paty s’en sont faits les témoins et ont permis de rappeler, dans un contexte bien malheureux, la grande dignité qu’avait la France à garantir un espace médiatique libre et plural.


En effet, la conception française de la liberté d’expression, découlant de la valeur fondamentale accordée à la laïcité, permet une parole pertinemment audacieuse et intelligemment provocatrice. Une telle éventualité n’est pas permise dans d’autres pays, qui considèrent que la liberté de s’exprimer doit cesser au moment où un groupe d’individus partageant des caractéristiques communes se sent attaqué ou humilié.


La conception française de la liberté d'expression, défendue par Voltaire et les héritiers des lumières, considère que la liberté de s’exprimer cesse seulement lorsque survient l’injure individuelle, quand l'honneur et le nom de la personne sont insultés. Pour cette seconde conception, toutes les autres paroles déplaisantes visant le groupe ou la communauté se règlent intérieurement : “je ne suis pas d’accord avec ce vous dites mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire”. Une telle liberté d’expression est la garantie d’une émancipation constante des individus, sans cesse soumise à de nouvelles conceptions du monde, parfois irrévérencieuses mais toujours salutaires pour la construction de l'esprit.


Nous ne sommes pas une “Nation des Nations”, comme Georges Washington l’a dit des États-Unis d’Amérique. Notre contrat républicain, issu de la révolution française, repose sur un seul pari : mettre le citoyen devant le croyant, le corporatiste ou l’autochtone. Il vise à asseoir à la même table le peuple entier, maillé d’une infinie diversité mais transcendé de l’universalisme républicain. Ainsi central, protecteur et neutre, notre État n’a pas vocation à ménager indéfiniment les intérêts de chaque communauté pour susciter coûte que coûte une véritable cohésion sociale. Il attend du citoyen un effort, une appréhension et une intégration des valeurs inscrites dans nos textes fondateurs et qui forment ensemble l’humanisme décrit par les lumières.


Intégrer une conception de la liberté d’expression soucieuse des sensibilités communautaires, pouvant nier le principe de laïcité, reviendrait à laisser aux associations d’intérêts le pouvoir de fixer les normes, les laisser faire pression sur le législateur et profiter des mouvements d'opinion. Une liberté d’expression à géométrie variable, s’affirmant dans des consensus successifs et erratiques, n’a pas sa place dans la République. Cette vision fut pourtant majoritaire dans certains cercles intellectuels à l’occasion des publications de caricatures de Charlie Hebdo, dès 2012. Il n’est pas inutile, en ce sens, de rappeler les mots qu'a tenu Daniel Cohn-Bendit à propos de Charlie Hebdo: “Je les trouve cons. [...] Quand on est sur une poudrière, on a le droit de réfléchir trente secondes si on prend son allumette et on l’allume”.


Certes, des caricatures du prophète ont pu légitimement attiser la colère de certains musulmans. Fallait-il pour autant y renoncer ? Nous ne le pensons pas, tout comme le film subversif "Benedetta" mettant en scène des religieuses lesbiennes et actuellement en lice au festival de Cannes ne saurait être censuré par quiconque au motif d'épargner la communauté catholique. Chaque caricature publiée, chaque tribune rédigiée et chaque film réalisé sont autant de rappels de l’étendue de la liberté d’expression, qui n’est elle-même que l’expression matérielle d’une liberté plus grande: celle de conscience. Ce n’est pas d’une absence de provocations, de tous bords qu’elles soient, que pourra naître l’indivisibilité de la Nation. Une telle vision conduirait à réduire progressivement nos libertés fondamentales dès lors qu’elles ne seraient plus partagées par une partie de la population. L’indivisibilité, l’unité, naissent du devoir qu’à chacun de ratifier les termes du contrat républicain.


Paul Klotz et Anne-Charlotte Hoyé.