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La rôle (trop faible) des parlementaires dans l'action politique - Julien Aubert.

Julien Aubert, député de la circonscription de Vaucluse et membre de l'opposition (LR) à l'Assemblée nationale, livre pour Ligere.fr sa vision du parlementarisme français.

Entre désequilibres de pouvoirs au profit du bloc exécutif et difficultés à assurer la meilleure représentation des intérêts des élécteurs, le mandat de député ne semble pas bénéficier d'une place suffisante au sein du système politique.

Vous êtes depuis 2012 député de la 5ème circonscription de Vaucluse. La fonction de député fait de vous un représentant de la Nation. Quels moyens mettez vous en oeuvre pour collecter l’information auprès de vos électeurs afin d’avoir une idée claire du contenu de votre mandat?


Derrière le mot d’information il y a plusieurs choses.

D’abord, il y a des demandes très précises de secteurs d’activités, pour lesquelles vous n’avez pas besoin d’aller chercher de l’information. Ce sont les filières qui vont vous solliciter et qui attendront de vous que vous soyez leur porte parole, leur soutien majeur. Ce sont les dossiers les plus faciles à connaître: vous avez une demande précise et définie. Ce type de demande nourrit une grande partie du travail au sein de ma circonscription. Dans ces cas là, je réunis des missions de concertation avant le passage du texte pour nourrir ma position.

Par exemple, j’avais réuni des huissiers, des notaires et des avocats avant le texte sur les professions juridiques; j’avais réuni les médecins de ma circonscription avant le texte Touraine; ou encore les représentants des grandes surfaces avant la loi EGALIM.

Deuxièmement, il y a des besoins qui ne relèvent pas de la loi mais pour lesquels j’ai envie d’agir activement: c’est, dans mon cas, le sujet du handicap, pour lequel j’ai cherché à réunir des familles, des professeurs ou encore des professionnels de santé pour faire le tour de toutes les problématiques. Ce type de concertations permet de déboucher sur des positions claires et des propositions concrètes.

Troisièmement, vous avez le “tout-venant”: vous recevez des gens dans votre bureau qui vous expliquent la manière dont ils perçoivent votre action et vous expriment leurs désaccords.



Le mandat de député présente la particularité d’émaner d’une circonscription délimitée tout en s’obligeant à représenter les intérêts de la Nation. Comment arbitrez-vous vous votre vote à l’assemblée nationale, pour une décision qui serait par exemple conforme à la ligne politique de votre groupe politique mais qui contreviendrait, au plan local, aux intérêts de vos électeurs?


Je fais toujours primer les électeurs sur le parti politique.


Sans que cela ne pose des problèmes de fonctionnement du groupe à l’Assemblée?


Cela a pu faire parfois grincer des dents, mais je suis député de la Nation avant d’être député d’un parti politique.



Depuis les élections législatives de 2017, il est interdit pour un député de cumuler un mandat de maire avec sa fonction de représentant de la Nation. Cette mesure a fait dire à de nombreux commentateurs politiques qu’il existait désormais un risque de déconnexion des élus nationaux sur le domaine des enjeux locaux. Qu’en pensez vous? Etes vous favorable au cumul des mandats locaux et nationaux?


Je suis favorable au cumul, en sachant qu'il existe un système d'écrêtement des indemnités. Le problème de cette séparation, c’est qu’on ne vous laisse pas vous connecter aux enjeux locaux. Il y a désormais deux classes politiques qui cohabitent en France: une classe politique locale, qui se fiche des étiquettes, faisant fonctionner les territoires; et une classe politique nationale organisée sur un chemin plus traditionnel où il y a une majorité et une opposition. Cette dualité suscite des incompréhensions dans une époque pragmatique.

Cette interdiction a eu un autre défaut: comme l’on a fait une décentralisation qui a mis beaucoup de moyens dans les collectivités territoriales et que l’on a tapé sur le parlement en lui enlevant une partie de ses privilèges, les hommes politiques de premier plan ont tendance à arbitrer en faveur du territoire. C’est donc un retour à la féodalité: ceux qui arrivent à l’assemblée sont les représentants de leurs grands féodaux plutôt que les grands féodaux eux même.



On reproche régulièrement l’hyperprésidentialisation de la Vème République et le rôle parfois réduit de l’Assemblée nationale dans les processus de prise de décisions. Que pensez vous de l’équilibre des pouvoirs législatifs et exécutifs en France? Faudrait-il selon vous accorder de nouvelles prérogatives au Parlement?


Il y a effectivement un total déséquilibre. D’abord, avec l’inversion du calendrier, le parlement est à la botte du gouvernement. Et comme le gouvernement est lui même écrasé par la personnalité du président avec la réduction du mandat, vous avez un bloc président-gouvernement-majorité. Le parlement a donc beaucoup de mal à exister: il n’exerce plus de contrôle, il applique les décisions du gouvernement. Les députés de la majorité se considèrent désormais comme les premiers relais de l’action gouvernementale. C’est très mauvais.

Pendant ce temps-là, et avec la multiplication des conventions internationales, les juges s’émancipent en pouvoir judiciaire autonome, en négligeant le rôle du parlement dans la construction de la loi.

Je crois que nous avons devant nous un double enjeu: remettre la figure présidentielle au dessus des partis, ce qui suppose de revenir à la lettre pure de la constitution en allongeant son mandat; et inverser les dates des élections législatives et présidentielles, pour réveiller la démocratie parlementaire, de sorte à ce que le parlement soit élu avant le président.

Il faut aussi sans doute alléger le parlementarisme rationalisé et repenser la place de la justice dans toute cette organisation.


Ne pensez-vous pas que la cohabitation, si elle s’institutionnalise par l’allongement du mandat présidentiel, risque de poser de grandes difficultés dans la gestion du pays? N’y aurait-il pas un risque de confusion entre les prérogatives du gouvernement et celles du président?


Il existe un domaine réservé pour le président, qui n’a en fait jamais été constitutionnalisé. Cela peut en effet poser problème, puisque de fait, ce domaine n’est pas complètement fixé et parce que l’on a tendance à croire que le président dirige l’action du gouvernement.

J’aurais tendance à penser que le président devrait garder le dernier mot sur les questions d’affaires étrangères, de justice, de recherche et de défense nationale, et le premier ministre pour tout le reste.


En effet, il y a des sujets qui sont de majorité ou d’opposition et des sujets qui sont de l’intérêt de la France. Il n’y a pas une politique de défense de droite et une politique de défense de gauche, de même pour la recherche ainsi que la justice: elle n’est pas de gauche ou de droite. Il peut certes y avoir des inflexions, mais ces domaines appellent le temps long, ils s’incarnent dans des administration qu’il faut protéger et abriter des secousses.



Dans la lignée de votre réponse, jugez-vous le droit de regard et de contrôle de l’action de l’exécutif par l’Assemblée Nationale suffisamment contraignant, notamment dans le contexte actuel d’urgence sanitaire?


La difficulté, c’est qu’à partir du moment où les parlementaires de la majorité se voient comme les soldats du gouvernement, ils participent aux commissions d’enquête uniquement pour les saboter. Si vous voulez que les commissions d’enquêtes soient efficaces, il faut que les députés se voient véritablement comme un contre-pouvoir quand bien même ils seraient de la même couleur politique que le président. A l’image des congressmen américains.


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