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Salaire des professeurs : répondre à l'urgence !

Enseigner, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu”

Montaigne.



Il est des métiers dont tous les responsables politiques connaissaient l’utilité, la grande valeur ajoutée pour l’intérêt général, et qui furent pourtant délibérément rabaissés au simple statut de professions “accessoires” et sous-payées - pour des motivations idéologiques ou budgétaires. Les professeurs en font partie, tout comme les infirmiers ou les assistants sociaux.

Comment sommes-nous arrivés dans une situation où les valeurs les plus belles, les missions les plus nobles, font désormais l’objet d’une désaffection profonde ? Soigner, Aider, Enseigner : voici autant de ciments qui lient les individus entre eux et les attachent au grand destin collectif de la Nation. Voici autant de vocations qui devraient être rémunérées à la hauteur de leurs effets bénéfiques sur la société, sans quoi, aucune incitation ne saurait suffir à réenclencher la marche de la cohésion sociale.


Winston Churchill écrivait : “la différence entre un homme d’État et un homme politique ? Le premier travaille pour les prochaines générations, le second pour sa prochaine élection.” Il y a, semble-t-il, eu une vague d’hommes politiques à la tête du pays sans que jamais n’en ressorte un homme d’État. Couper les budgets de l’éducation nationale pour démontrer sa capacité à gérer sainement les finances publiques, à rembourser la dette ou à rationnaliser le “monstre obèse” de la fonction publique : voilà des arguments visant à préparer une campagne éléctorale. Mais décider de placer l’Enseignement au-dessus de toutes les autres vocations du service public, afin de garantir aux générations à naître une vie dans la communauté nationale : voilà une posture “d’Homme d’État”.


Seule une profonde indignation peut résulter du constat de la rémunération trop faible des professeurs des écoles primaires, des collèges et des lycées, aujourd’hui en France. Si pour beaucoup, le sujet demeure un phénomène démagogique, il appartient au citoyen responsable de se remémorer le rôle fondamental du professeur en démocratie.

Le professeur est tout d’abord un unificateur. Celui qui, partant d’une classe d’élèves hétérogènes marqués par leurs histoires personnelles, parvient à créer un groupe interagissant en intelligence collective. Certes, une telle unification ne peut aller sans faire le choix d’un modèle de référence, d’un exemple d’individu vers lequel tendre. Mais c’est précisément ce choix d’un modèle qui fait toute l’importance du rôle du professeur en démocratie. Il s’agit pour lui de favoriser l’émergence de citoyens pleinement intégrés et adhérents aux valeurs du contrat social. En somme, le professeur construit la cohésion sociale à dix, quinze ou vingt ans. Il assure la permanence de l’histoire morale et philosophique du pays, conformément aux principes émancipateurs des lumières.


Le professeur est encore l’émancipateur. Une salle de classe est, théoriquement, un lieu d’égalité parfaite où les distinctions sociales et les discriminations n’ont pas droit de cité. Ce lieu devait être, pour les concepteurs de l’école publique, gratuite, laïque et obligatoire, un espace d’émancipation individuelle ou l’individu découvre sa vocation, construit son projet et s’arme des capacités nécessaires pour sa réalisation.

Le professeur doit donc jouer le rôle de tuteur dans cet exercice intime en levant les pensées limitantes que pouvaient avoir certains élèves et en orientant précisément leurs choix.


Une fois accordés sur le rôle du professeur, comment ne pas être surpris par la réalité des chiffres ? En France, un professeur au lycée touche en moyenne 3 883 € bruts par mois, contre 6 134 € bruts par mois en Allemagne et 4 345 € aux États-Unis (1). Les salaires des professeurs en milieu de carrière restent par ailleurs de 22 % inférieurs à la moyenne des pays développés, selon l’OCDE. Pire encore, toujours selon la même étude, alors que “le salaire des enseignants qualifiés et ayant quinze ans d’ancienneté a augmenté dans la moitié des pays de l’OCDE” entre 2000 et 2018, il a en tendance diminué de 6% en France (2).


Salaire des enseignants des établissements publics en dollars USD convertis en PPA (2018), OCDE.

Source : OCDE

Dans le même temps, les professeurs en France travaillent bien plus que dans beaucoup d’autres pays de l’OCDE, avec 900 heures par an contre 783 heures en moyenne. Leurs classes sont par ailleurs plus remplies, puisqu’elles comportent en moyenne 23,4 élèves contre seulement 21 pour la moyenne des pays de l’OCDE. Pire encore, en maternelle le chiffre passe de 23 élèves en France contre 16 seulement pour le reste des pays de l’OCDE.


Taille moyenne des classes selon le niveau d’enseignement (2012), OCDE.

Source : OCDE

Pourtant, le budget de l’éducation nationale est le premier budget de l’État, avec 76 milliards d’€ débloqués en 2020. Aussi, si la différence de rémunération est colossale entre les corps professoraux allemands et français, le budget alloué par élève (budget total de l’éducation national divisé par le nombre d’élèves du pays) en Allemagne est à peine supérieur à celui de la France. Ainsi, “pour un budget quasi similaire, l'Allemagne parvient à payer ses enseignants presque 35% de plus qu'en France, alors qu'ils sont plus nombreux (758.728 outre-Rhin contre 708.551 dans l'Hexagone)” (3).


Dépenses totales au titre des établissements d’enseignement par élève/étudiant en équivalents temps plein, selon le niveau d’enseignement (2016), OCDE

Source : OCDE

Comment expliquer, dès lors, de tels écarts entre la France et les autres pays développés ? En d’autres termes, où part l’argent alloué à l’éducation nationale ? Plusieurs pistes peuvent être évoquées, ayant toutes en commun de pointer la mauvaise logique de gestion du ministère de l’éducation nationale.

D’après les chercheurs Jakob Höber et Caroline Popovici de l’Institut Thomas More (un think tank européen indépendant), les coûts de structure et d’administration sont à l’origine de ce problème : ils représentent 19,9 milliards d’€ de plus qu’en Allemagne (4). Ainsi, tandis que 51 % du budget Allemand pour l’éducation nationale est consacré à la rémunération des professeurs, seule 30,7 % de la dépense publique française est consacrée aux enseignants. De manière plus figurative encore, les dépenses de structure et d'administration “représentent 4 907 euros par élève en France contre 2 932 en Allemagne – soit 1 975 euros de plus” (5).


L’inflation des coûts administratifs au sein de l’éducation nationale française pourrait tenir au manque de décentralisation et de simplification de notre système éducatif. En effet, en Allemagne, 80 % de la dépense en matière d’éducation nationale se fait au niveau de la commune, contre moins de 30 % en France. Pourtant, la décentralisation des dépenses d’éducation permet leur rationalisation évidente : c’est au plus près du terrain que peuvent être cernés avec exactitudes les besoins et les exigences de l’enseignement.

Une étude de la fondation IFRAP datant de 2013(6) s’accorde sur le même constat : tandis que les décisions prises en matière d’éducation nationale sont le fait de deux échelons seulement en Allemagne - le lander et la Commune - la France doit pour sa part compter sur l’État et ses académies, les régions, les départements et les communes pour construire sa politique éducative.


Aussi, nous proposons une explication similaire aux arguments déjà évoqués : depuis la loi libertés et responsabilité locales du 13 août 2004, les départements se sont vus conférer une compétence exclusive en matière de construction et d'entretien des collèges, ainsi qu’en matière de gestion des agents techniciens travaillant au sein de ces établissements. Par ailleurs, la loi NAPTAM du 27 janvier 2014 à réaffirmée la compétence exclusive des régions en matière de gestion et d’entretien des Lycées, tandis que l’école primaire relève depuis Jules Ferry de l’échelon communal.


La répartition des compétences primaire-collège-lycée selon le triptyque commune-département-région est extrêmement critiquable du point de vue politique : elle a nécessairement pour conséquence d’inciter les élus locaux à capitaliser sur les domaines pour lesquelles ils ont des compétences exclusives afin de valoriser leur action. De fait, la politique éducative devient potentiellement un faire-valoir pour chaque élu local, selon qu’il soit élu communal, départemental et régional. Ce fonctionnement a pour conséquence d’augmenter le nombre d’infrastructures éducatives sur l’ensemble du pays et les coûts administratifs annexes qu’elles engendrent. Ainsi, en 2013, la France comptait “autant d’établissements scolaires que l’Allemagne et le Royaume-Uni réunis”, pour la plupart en sous-effectifs(7). Autant d’argent dépensé qui pourrait être économisé pour augmenter le salaire des professeurs.


Paul Klotz, président de Ligere.fr


Remerciements au riche site www.cafepedagogique.net



(1) OCDE, Regards sur l’éducation, Les indicateurs de l’OCDE, 2019.

(2) Ibid.

(3)https://www.lefigaro.fr/conjoncture/2012/09/03/20002-20120903ARTFIG00494-l-education-coute-moins-cher-a-l-allemagne-qu-a-la-france.php

(4) Institut Thomas More, Education : analyse comparative de la dépense publique en France et en Allemagne, Note de Benchmarking n°8, février 2012.

(5) Ibid, p. 10

(6) Manon Meistermann, Éducation : la France surpaye de 30 milliards, IFRAP, 13 septembre 2013.

(7) Ibid.