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Une monnaie écologique pour répondre à l'urgence climatique - Nicolas Dufrêne.

Nicolas Dufrêne, co-auteur du livre "la monnaie écologique" avec Alain Grandjean, est haut-fonctionnaire, économiste et directeur de l'Institut Rousseau. Il plaide pour que la politique monétaire soit placée au coeur du financement de la transition écologique, et suggère de repenser les règles encadrant l'activité de la Banque Centrale Européenne.


@InstitutRousseau - Nicolas Dufrêne

Paul Klotz: Dans votre livre “La monnaie écologique”, vous plaidez pour que la BCE annule les dettes publiques des Etats Membres qu’elle détient sous la condition que ces derniers pays s’engagent à des investissements verts notamment au sein des entreprises bas-carbonne. Pouvez-vous nous présenter ce concept?


Nicolas Dufrêne: C’est en effet une des idées que nous défendons, parmi différentes autres dans le livre et dans les médias avec mon co-auteur Alain Grandjean [économiste, ndlr] . Nous plaidons pour une annulation de la dette publique détenue par la banque centrale européenne (pour la France, c’est environ 437 Mds d’euros) qui soit conditionnée à des investissements de même montant dans la transition écologique.

En effet, nous avons aujourd’hui un besoin de financement de la transition écologique extrêmement important et qui se chiffre pour la France à hauteur de 50 à 100 Mds d’euros supplémentaires chaque année (75 Mds d’euros d’après la cour des comptes européenne, dans un rapport de 2018); et je pense personnellement que cet effort est plus proche de 100 Mds d’euros si l’on y associe les enjeux d’agroécologie, de transports et de rénovation énergétique.


Si l’on retient l’hypothèse de 75 Mds d’euros pour la France chaque année, il nous faut trouver 750 Mds d’euros dans les 10 ans à venir. Pour l’instant, le plan de relance pour toute l’UE pour les trois années à venir correspond à 390 Mds d’euros de subventions : on est donc très en dessous des volumes financiers qu’il faudrait dégager.

L’un des moyens pour permettre aux états de trouver ces capacités financières serait alors d’annuler les dettes publiques en échange de réinvestissements. Mais nous avons aussi recommandé dans le livre “ La monnaie écologique” une autre méthode: la création monétaire libre. Il s’agit d’une méthode de monétisation directe des dépenses et des investissements par la banque centrale [la banque centrale finance directement les dépenses par la création monétaire].


N’y a-t-il pas un risque de “politisation” de la BCE, dont l’objet statutaire est la seule stabilité monétaire; ou faut-il justement que cette institution se politise au risque de perdre en crédibilité sur les marchés financiers, qui sont, eux, les premiers fournisseurs de crédit?


Là nous touchons véritablement au cœur du sujet. L’idée qui a présidé à la construction de la politique monétaire européenne, c’est en effet la recherche de la stabilité des prix comme priorité maximale. Il s’agit là d’une théorie économique - presque d’une idéologie- que l’on appelle le monétarisme, et qui nulle part ailleurs qu’en Europe ne possède un crédit si fort.


Ni en Angleterre, ni aux USA, l’objectif de stabilité des prix n’est placé si haut : il est au contraire souvent associé à d’autres objectifs de même niveau, comme ceux de croissance économique ou de plein emploi. Pour autant, les traités européens ne disent pas que la banque centrale ne doit jamais venir au soutien des politiques économiques de l’Union européenne, au contraire puisque l’appui aux politiques européennes fait également partie de son mandat selon l’article 127 TFUE (*). Mais elle se heurte là encore à des limites parmi lesquelles l’interdiction de monétiser les déficits publics ou les dépenses des institutions européennes elles-mêmes. La création des limites fortes entourant l’exercice de la banque centrale a été motivé par l’idée que ses actions pouvaient déstabiliser l’équilibre des marchés, ce qui est bien évidemment contraire à l’objectif de libre concurrence de l’UE. Par conséquent, “ l’indépendance de la banque centrale est une impuissance” comme nous l’écrivons dans notre livre. Le principe de neutralité de la politique monétaire qu’incarne la banque centrale l’empêche de faire des choix dans ses décisions d’achat d’actifs, en favorisant, par exemple, les investissements verts. Donc, pour ma part, je considère qu’il existe un véritable problème dans le fonctionnement de la BCE, dans son attachement à des dogmes monétaires et dans la sacralisation de son indépendance. Je crois que ce faisant, elle se coupe du citoyen et donc de la légitimité, ce qui finalement lui fait perdre en efficacité.


Avez-vous des exemples historiques dans lesquels une banque centrale inféodée au pouvoir politique a démontré son efficacité?


Au moment de la reconstruction de la France, la banque centrale était beaucoup moins indépendante qu’elle ne l’est aujourd’hui. Le pouvoir politique pouvait demander des avances à sa banque centrale dans la limite d’un plafond voté chaque année en lois de finances. Ces avances étaient essentiellement des prêts à taux zéro, mais étaient aussi parfois des avances non remboursables, c’est-à-dire des subventions : il y avait donc réellement un financement de l’Etat Français par la banque de France. Ce système a duré jusqu’à la fin des années 1960 et a très bien marché, il a permis de reconstruire la France en orientant le crédit et en permettant à l’Etat de se financer. Il existait aussi un circuit du Trésor qui permettait à l’Etat d’imposer aux institutions financières de lui prêter au taux qu’il choisissait lui-même. Aujourd’hui la Chine dispose de facilités semblables et ne se prive pas d’utiliser l’arme monétaire au soutien de sa stratégie économique. Certes elle peut financer des « éléphants blancs » à l’occasion mais c’est aussi ce qui lui a permis de devenir la première puissance en matière d’énergies éoliennes et solaires


On peut encore citer le New Deal de Roosevelt ou la reconstruction de l'Allemagne dans les années 1930. L’économiste et ministre des finances allemandes de 1934 à 1937, Hjalmar Schart, a réussi à rebâtir une industrie Allemande extrêmement puissante en finançant une politique de grands travaux grâce à la création monétaire. Quel dommage que son génie ait servi à alimenter la machine guerrière nazie…

Aujourd’hui, j’ai la conviction que nous nous privons de leviers essentiels pour avoir une économie dynamique et active capable de répondre au grand défi du siècle qu’est la transition écologique.


Un tel financement de la transition écologique aurait nécessairement lieu à l’échelle européenne, avec la BCE. Votre proposition ne risque-t-elle pas de produire des effets délétères au sein de l’UE, après des années de critères “Maastrichtiens” en faveur d’un faible ratio dette publique/PIB ? Inverser la doctrine aujourd’hui conduirait à de grandes dissensions avec ceux que l’on a récemment appelé les “frugaux” et pourrait conduire à la fin de l’UE…


Les mécanismes que nous présentons ont un avantage: celui de ne pas alourdir le niveau des dettes publiques. En annulant des dettes publiques détenues par la BCE, le ratio peut même baisser d’un coup, sans aucun inconvénient puisqu’une banque centrale ne peut évidemment pas faire faillite. Mais en plus de cela, notre proposition d’injecter de la “ monnaie libre” dans l’économie permettrait à l’ensemble des acteurs, au fur et à mesure de la diffusion de cette monnaie, de se désendetter. A partir du moment où l’on introduit dans le système économique un certain montant de monnaie qui n’est pas issue d’une dette, nous créons un accroissement du niveau de monnaie relativement à celui de la dette; ce qui assure un désendettement progressif pour l’ensemble des acteurs, publics comme privés. Se servir de la monnaie, c’est donc la garantie de pouvoir sortir du piège de la dette.


Et le risque d’inflation?


Aujourd’hui nous en sommes extrêmement loin, et ce qui nous guette, c’est plutôt la déflation. J’aimerais rappeler que l’objectif d’inflation au sein de l’UE est d’être inférieur mais “proche de 2%”. En d’autres termes, la BCE estime qu’un niveau proche de 2% est satisfaisant au plan macroéconomique. Or, depuis plus de dix ans, l’inflation n’a jamais dépassé les 1% et, pire encore, nous risquons même la déflation, beaucoup plus difficile à endiguer.

Par ailleurs, le type de mécanisme que nous recommandons dans le livre n’est pas, contrairement à ce que l’on souhaite nous faire dire, seulement bénéfique pour la France et les pays avec un fort taux de dette publique. Les pays frugaux par exemple, comme les Pays-Bas, compensent leur faible part de dette publique par une dette privée absolument considérable: ce sont les ménages qui supportent l’endettement plutôt que l’Etat. Il en va de même pour les USA. La solution que nous proposons bénéficierait à tous en permettant de procéder au désendettement à la fois privé et public. Seule l’Allemagne est une exception, et elle s’explique par l’excédent commercial lié à ses exportations, ce qui n’est par définition pas généralisable.

Aujourd’hui nous avons donc besoin d’un fort plan de relance, n’en déplaise aux pays frugaux. Si ces derniers continuent de s’enfoncer dans une vision égoïste, ils finiront par être pénalisés eux-mêmes. Ils ne bénéficieront plus des échanges économiques avec leurs partenaires qui n’auront pas eu l’occasion de se redresser ! Il nous faut penser au modèle du plan Marshall, qui a permis dans les années qui l’ont suivi, une importante croissance économique et une forme de prospérité européenne.


Par quels leviers et sous quel horizon de temps imaginez-vous le changement de paradigme monétaire? Quel dirigeant pourrait porter ce projet?


Déjà, l’année 2020 est celle de la révision de la doctrine monétaire de la BCE. Cela n’avait pas été fait depuis la mise en place de l’euro. Cette révision a lieu en ce moment et nous devrions en savoir plus durant le mois de décembre. Je pense que nous verrons alors quelques ouvertures quant à un verdissement de la politique monétaire. Il est probable que les actifs les plus polluants (Brown assets) subissent un “malus”, que leurs détenteurs soient financièrement pénalisés. A l’inverse, et par compensation, ceux qui posséderaient des actifs verts devraient bénéficier d’un système de bonus (ce que la BCE refuse à ce stade). Mais malheureusement, je crois que nous irons difficilement plus loin en matière de changement: nous ne sommes pas prêts d'avoir une monétisation de la dette publique. Nous touchons là à un “totem”, au coeur de “l’idéologie” néolibérale qui a si fortement imprégné les traités dans les années 1990. Pour changer ce coeur là, il faudrait qu’un des grands états européens (la France ou l’Allemagne) connaissent un changement politique d’importance.

Paul Klotz.

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(*) Article 127 TFUE, al 1.   The primary objective of the European System of Central Banks (hereinafter referred to as ‘the ESCB’) shall be to maintain price stability. Without prejudice to the objective of price stability, the ESCB shall support the general economic policies in the Union with a view to contributing to the achievement of the objectives of the Union as laid down in Article 3 of the Treaty on European Union. The ESCB shall act in accordance with the principle of an open market economy with free competition, favouring an efficient allocation of resources, and in compliance with the principles set out in Article 119.

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Pour aller plus loin, le livre de Nicolas Dufrêne co-écrit avec Alain Grandjean:



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